Pandora Papers : les biens secrets de la famille d’Uhuru Kenyatta dévoilés

Uhuru Kenyatta confie à la BBC en 2018 qu'il veut que la lutte contre la corruption et la promotion de la transparence soient son héritage

La famille du président kenyan Uhuru Kenyatta, qui domine la politique du pays depuis son indépendance, détient secrètement un réseau de sociétés offshore depuis des décennies, selon une énorme fuite de documents financiers.

Les « Pandora Papers » – 12 millions de fichiers – constituent la plus grande fuite de ce type de l’histoire.

M. Kenyatta et six membres de sa famille sont liés à 13 sociétés offshore

Les investissements offshore des Kenyatta, dont une société détenant des actions et des obligations d’une valeur de 30 millions de dollars (+ de 16 milliards FCFA), sont découverts parmi des centaines de milliers de pages de documents administratifs provenant des archives de 14 cabinets d’avocats et prestataires de services au Panama, dans les îles Vierges britanniques (BVI) et dans d’autres paradis fiscaux.

Les avoirs secrets sont mis au jour par une enquête, publiée plus tôt dimanche, par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), de Finance Uncovered, d’Africa Uncensored et d’autres organisations de presse.

Les documents montrent qu’une fondation appelée Varies a été créée en 2003 au Panama, désignant la mère de M. Kenyat,ta, Ngina, 88 ans, comme premier bienfaiteur – et le dirigeant kényan comme second bienfaiteur, qui en hériterait après sa mort.

L’objectif de la fondation et la valeur de ses actifs sont inconnus.

PANDORA PAPERS

Les fondations panaméennes sont très recherchées parce que les véritables propriétaires des actifs ne sont connus que de leurs avocats et qu’ils n’ont pas besoin d’enregistrer leurs noms auprès du gouvernement panaméen, rapporte l’ICIJ.

Les actifs peuvent également être conçus pour être transférés en franchise d’impôt à un successeur.

Il n’y a pas d’estimation fiable de la valeur nette des biens de la famille Kenyatta, mais ses vastes intérêts commerciaux couvrent les transports, les assurances, les hôtels, l’agriculture, la propriété foncière et l’industrie des médias au Kenya.

Le président Uhuru Kenyatta a réagi à la suite de la publication des fuites des « Pandora Papers » à travers une déclaration de la présidence.

Le président kenyan Uhuru Kenyatta

« Ces rapports contribueront grandement à améliorer la transparence et l’ouverture financières dont nous avons besoin au Kenya et dans le monde entier. Les mouvements de fonds illicites, les produits du crime et la corruption prospèrent dans un environnement de secret et d’obscurité ».

Les « Pandora Papers » et les audits de suivi ultérieurs lèveront le voile du secret et de l’obscurité pour ceux qui ne peuvent pas expliquer leurs actifs ou leur richesse. Merci », souligné la présidence.

En 2018, M. Kenyatta avait déclaré à l’émission Hardtalk de la BBC que la richesse de sa famille était connue du public et qu’en tant que président, il avait déclaré ses biens comme l’exige la loi.

« Comme je l’ai toujours dit, ce que nous possédons – ce que nous avons – est ouvert au public. En tant que fonctionnaire, je suis censé faire connaître mon patrimoine et nous le déclarons chaque année », affirmait M. Kenyatta.

« S’il y a un cas où quelqu’un peut dire que ce que nous avons fait ou obtenu n’est pas légitime, dites-le – nous sommes prêts à affronter n’importe quel tribunal », avait-il ajouté.

Dans la même interview, M. Kenyatta disait vouloir faire de la lutte contre la corruption et de la promotion de la transparence son héritage.

Il promettait de collaborer avec le Parlement pour créer une loi qui obligerait les fonctionnaires à déclarer leur patrimoine, mais les députés n’ont pas encore adopté ce projet de loi.

Parmi les autres dirigeants du monde cités dans les Pandora Papers figurent le roi de Jordanie Abdullah II, l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, le président du Gabon Ali Bongo Ondimba et le président du Congo-Brazzaville Denis Sassou-Nguesso.

On ignore si le président Kenyatta, qui prendra sa retraite l’année prochaine après dix ans de mandat, était au courant de l’existence de la fondation Varies, mais le moment de son ouverture peut être instructif.

Sept mois plus tôt, il avait perdu l’élection présidentielle de 2002 face au candidat de l’opposition Mwai Kibaki, qui avait promis de réparer les crimes historiques et de lancer une guerre contre la corruption.

À l’époque, la famille du président sortant Daniel arap Moi, un ami des Kenyatta, aurait transféré de l’argent hors du pays, selon un rapport de 2014 ayant fait l’objet d’une fuite par le cabinet international de conseil en risques Kroll.

Client 13173

La famille Kenyatta acquiert ses intérêts politiques et commerciaux pendant le règne de Jomo, le père d’Uhuru, premier président du Kenya. Ce dernier est accusé d’utiliser sa position pour amasser des richesses.

Jomo Kenyatta acquiert les intérêts commerciaux de la famille en amassant de vastes richesses pendant ses 15 années au pouvoir

Après sa mort en 1978, Ngina Kenyatta, sa quatrième épouse, joue un rôle central dans l’expansion des intérêts commerciaux de la famille.

Dans des documents vus par la BBC, les Pandora Papers révèlent qu’en 1999, Mme Kenyatta et ses deux filles, Kristina et Anna, ont créé une société offshore – Milrun International Limited – qui a été constituée dans les îles Vierges britanniques.

Selon l’ICIJ, Mme Kenyatta et ses filles ont été conseillées par des experts en patrimoine international de la banque suisse Union Bancaire Privée (UBP), qui ont recruté Alcogal, un cabinet d’avocats panaméen spécialisé dans la création et l’administration de sociétés offshore.

Le consortium affirme que les factures d’Alcogal à la banque montrent que les conseillers suisses ont fait référence aux Kenyattas avec le code « client 13173 ».

L’ancien président du Kenya, Mwai Kibaki, et Ngina Kenyatta lors d’un événement public en 2013

Alcogal fournit à Milrun un siège social sur la plus grande des îles Vierges britanniques, Tortola, et fournit des membres du personnel pour agir en tant que directeurs officiels de la société.

Le résultat est une société totalement anonyme et on ne peut pas remonter jusqu’à la famille Kenyatta.

Cette société est utilisée par Mme Kenyatta et ses filles pour acheter un appartement dans le centre de Londres, dont elle est toujours propriétaire, selon les documents déposés au registre foncier britannique et consultés par Finance Uncovered.

Ce bien de premier ordre, qui est resté jusqu’à récemment loué par la députée travailliste britannique Emma Ann Hardy, est aujourd’hui estimé à près de 1,3 million de dollars.

Le porte-parole de Mme Hardy souligne que la députée n’avait « absolument aucune connaissance » de l’identité du propriétaire de la propriété.

« Elle est choquée par ce que cette enquête a révélé, et pense que cela montre pourquoi il est urgent de faire preuve de plus de transparence », dit-elle.

Selon Finance Uncovered, la famille Kenyatta utilise d’autres sociétés offshore pour acheter deux autres propriétés au Royaume-Uni.

30 millions de dollars en actions et obligations

Les conseillers en gestion de patrimoine de l’UBP ont également aidé le frère de M. Kenyatta, Muhoho, à créer une entité panaméenne appelée Criselle Foundation en 2003.

La fondation est enregistrée dans les bureaux d’Alcogal à Panama City et est dirigée nominalement par des membres du conseil d’administration du cabinet d’avocats panaméen.

Elle est créée au profit de Muhoho Kenyatta, avec son fils Jomo Kamau Muhoho, comme successeur.

Une autre société des BVI appartenant à M. Muhoho avait une évaluation de 30 millions de dollars (+ de 16 milliards FCFA) en actions et obligations en novembre 2016.

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Une recherche dans les registres publics des BVI et du Panama révèle que la plupart des sociétés liées aux Kenyattas sont désormais inactives, certaines d’entre elles en raison du non-paiement des frais réglementaires.

Il n’est pas illégal de gérer des sociétés secrètes, mais certaines sont utilisées comme couverture pour détourner des fonds, éviter les impôts et blanchir de l’argent.

Les « Pandora Papers » ne montrent toutefois aucune preuve que la famille Kenyatta a volé ou caché des biens publics dans ses sociétés offshore.

Les « Pandora Papers » sont une fuite de près de 12 millions de documents et de dossiers exposant la richesse et les transactions secrètes de dirigeants, de politiciens et de milliardaires du monde entier.

Les données sont obtenues par le Consortium international des journalistes d’investigation à Washington DC, qui a mené l’une des plus grandes enquêtes mondiales jamais réalisées.

Plus de 600 journalistes de 117 pays ont examiné les fortunes cachées de certaines des personnes les plus puissantes de la planète. BBC Panorama et le Guardian ont mené l’enquête au Royaume-Uni.

@BBC Afrique

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