Mostra de Venise 2020: la sélection qui tient tête au coronavirus

Alberto Barbera, le directeur de la Mostra 2020, a annoncé le 28 juillet les films en compétition de la 77e édition du plus ancien festival international de cinéma. Ici en 2019. © Fadel Senna / AFP

Plus que jamais, la Mostra de Venise constituera un moment crucial pour le cinéma mondial. La liste des films en lice pour le Lion d’or, présentée ce mardi 28 juillet, incarne un plaidoyer pour « un festival différent, sans renoncer à la qualité ni au nombre de films projetés dans la compétition. » Du 2 au 12 septembre, 62 films et 15 courts métrages seront projetés sur le Lido, dont quatre films africains.

« Je vous attends début septembre. » Souriant et l’air détendu, Alberto Barbera, directeur de la Mostra de Venise, a aujourd’hui invité par visioconférence le monde du cinéma à la 77e Mostra pour regarder et construire ensemble le septième art de demain.

Tout en reconnaissant quelques restrictions suite au coronavirus, pour lui, « le cœur du festival est sain et sauf. » Pour réussir ce pari, il a pris la décision de reporter la section Sconfini(des films expérimentaux, hors compétition), de transférer la section Venice Classics à Bologna et de transformer Venise VR, la sélection de films en réalité virtuelle, en événement en ligne.

Résultat : la Mostra 2020 sera plus petit, mais restera « un festival extrêmement varié, composé de films du monde entier, sans aucune exclusion géographique. Il y a des films de pays qui sont toujours frappés par le coronavirus. Il y a plus de 50 pays représentés par le festival. Venise sera toujours une fenêtre de la meilleure production de films dans le monde. » Donc, la Mostra continue à afficher son ambition d’occuper la place du leader mondial du cinéma dans le monde « d’après ». Aucun film labelisé « Cannes 2020 » n’est affiché sur le programme.

La Tunisienne Kaouther Ben Hania, l’Ivoirien Philippe Lacôte, le Marocain Ismaël El Iraki et l’Algérienne Meriem Masraoua

Les trois long métrages africains sélectionnés à Venise ne seront pas en lice pour le Lion d’or, mais font partie de la section officielle Orizzonti. Dans L’Homme qui a vendu sa peau, la Tunisienne Kaouther Ben Hania dénonce l’hypocrisie du monde de l’art contemporain. Pour faire vivre cette histoire, elle s’appuie sur un casting avec Monica Bellucci et Christian Vadim, fils du réalisateur Roger Vadim et de l’actrice Catherine Deneuve.

La Nuit des rois, du réalisateur ivoirien Philippe Lacôte, ressemble, selon Alberto Barbera, à « une histoire de prison », avant de se transformer rapidement en hommage à la culture africaine avec ses rituels, ses griots, ses danses, chants et magies… Le réalisateur marocain Ismaël El Iraki, 37 ans, présentera Zanka Contact, « l’idylle et l’odyssée mouvementée de Larsen, un rocker has-been et de Rajae, une prostituée à la voix d’or  » à Casablanca. Sans oublier le court métrage de la cinéaste algérienne Meriem Masraoua, A Fleur de Peau, la découverte d’une jeune fille sur la relation entre les gestes, le regard et le rapport aux autres et à soi-même.

Également sélectionnés en section Orizzonti, des films venus d’Iran, Grèce, Kazakhstan, Australie, Italie, Chine, Mexique, Portugal, mais aussi une comédie sociale des frères palestiniens Tarzan et Arab Nasser : Gaz mon amour, avec la célèbre actrice palestinienne Hiam Abbass, ou le nouveau film du réalisateur philippin Lav Diaz, Lion d’or 2016, qui revient avec Genus Pan, une critique filmique et sans filtre de l’actuel gouvernement du président Rody Duterte aux Philippines.

L’affiche officielle de la Mostra de Venise 2020, plus ancien festival international de cinéma. © Lorenzo Mattotti / La Biennale di Venezia

18 films, dont huit films de femmes, en lice pour le Lion d’or

Parmi les 18 films en lice pour le Lion d’or, huit films ont été réalisés par des cinéastes femmes. Vu que seulement 22% des films envoyés à la Mostra ont été faits par des femmes, cela apparaît comme une vraie volonté de promouvoir l’égalité homme – femme, même si Barbera souligne que « tous ces films ont été choisis à cause de leur qualité et pas pour des raisons du genre ». Ce qui vaut certainement aussi pour le choix des deux Lion d’or d’honneur qui seront attribuée début septembre à la Hong-Kongaise Ann Hui et la Britannique Tilda Swinton, sans oublier l’Australienne Cate Blanchett qui présidera cette année le jury à Venise.

Le panorama des films en compétition est profondément marqué par la variété des pays représentés (d’Azerbaïdjan jusqu’à l’Inde), par un goût pour des écritures cinématographiques très exigeantes (« il est impossible de mettre le film de Hilal Baydarov dans une catégorie »), la fusion entre les disciplines artistiques et des sujets tranchants comme les révoltes sociales, le terrorisme, la guerre ou le totalitarisme.

« Nomadland »

Parmi les films les plus attendus se trouve l’œuvre de la réalisatrice américaine née en Chine, Chloé Zhao, 38 ans. Nomadland, déjà présenté par Barbera comme « probable gagnant du prochain Oscar », propose un voyage dans un monde inconnu, celui des nouveaux nomades aux États-Unis. Un guide cinématographique de la survie dans les rues américaines pour réapprendre la signification des mots comme solidarité, valeurs, communauté…

Pour faire vivre son engagement féministe d’aujourd’hui, la cinéaste norvégienne Mona Fastvold, 34 ans, nous envoie au XIXe siècle. The World To Come est l’histoire de deux femmes qui se retrouvent avec leurs maris dans un lieu isolé, avant d’avouer leurs attirances mutuelles. Emma Dante, très importante metteure en scène d’Italie présentera Le Sorelle Macaluso, un va-et-vient entre le théâtre et le cinéma où l’on trouve tous ses sujets de prédilection : la famille, la violence et les relations sanglantes.

Amants, de Nicole Garcia, est l’un des rares films français à ne pas avoir été reportés suite à la pandémie du coronavirus. Dans ce thriller interprété par Stacy Martin, Pierre Niney et Benoît Magimel, une femme mariée à un riche avocat rencontre son ancien amant… L’Italienne Susanna Nicchiarelli explore l’histoire de la jeune fille de Marx. Miss Marx, tourné en anglais, nous fait découvrir la vie de la première femme ayant relié les combats du féminisme et du socialisme.

Frances McDormand in the film « Nomadland », de Chloé Zhao, en lice pour le Lion d’or 2020 à la Mostra de Venise. Photo Courtesy of Searchlight Pictures. © 2020 20th Century Studios All Rights Reserved

Le retour d’un cinéma politique

Selon Barbera, on assistera à la 77e Mostra à « un retour d’un cinéma politique fascinant et nécessaire ». Dans Und morgen die ganze Welt (And Tomorrow the Entire World), la cinéaste allemande Julia von Heinz pénètre le monde d’antifascistes allemands revendiquant l’usage de la violence pour contrer la violence des néonazis. Le Mexicain Michel Franco nous plongera avec Nuevo Orden dans un monde totalitaire sans espoir. Selon le directeur de la Mostra, « un film aussi sombre qu’ambitieux ».

Le Russe Andrei Konchalovsky nous apprend dans Dear Comrades un épisode peu connu de l’histoire soviétique : la première grève dans une usine à Novocherkassk, en 1962, contre les conditions de travail et le manque de nourriture. Un soulèvement violemment réprimé par le KGB. Avec une sorte d’Oliver Twist à l’iranienne nous surprendra l’Iranien Majid Majidi. Dans son troisième film Sun Children, il transforme la survie des enfants de rue en une aventure cinématographique.

L’écologie et le Covid-19

Les préoccupations du monde actuel ne manqueront pas non plus à la 77e Mostra. Molecule, d’Andrea Segre, né à Venise, sera projeté lors de l’avant-ouverture de la Mostra. Un film tourné lors du confinement causé par le Covid-19. Il y aborde deux façons différentes d’isolement : l’effet provoqué par un Venise vidé de ses touristes, mais aussi une réflexion intérieure sur sa relation avec son père suite à l’expérience du confinement. Et dans le documentaire Greta, le réalisateur Nathan Grossman suit la jeune activiste suédoise Greta Thunberg, du début de son engagement pour la planète, jusqu’au moment où elle devient l’icône du mouvement écologiste.

« Greta », le documentaire du réalisateur Nathan Grossman sur la jeune activiste suédoise Greta Thunberg a été sélectionné à la Mostra de Venise 2020. © La Biennale di Venizia

L’avenir du cinéma au temps du coronavirus

Malgré toutes les difficultés, de l’absence de stars hollywoodiennes jusqu’au report massif des films américains, en passant par l’effondrement des recettes dans les salles de cinéma et même l’absence de films Netflix – qui avait fait la grande différence avec le Festival de Cannes –, la Mostra pourrait avec son édition 2020 tracer l’avenir du cinéma mondial. La raison est simple : Venise se trouve aujourd’hui au carrefour de toutes les questions essentielles pour le futur du septième art. Parmi les défis à relever : la relation entre les salles et les plateformes, le test d’un modèle hybride entre le virtuel et le présentiel, mais aussi la trop grande dépendance des salles du cinéma américain ou la question d’une production cinématographique plus « locale » et « écologique », sans oublier le rôle du cinéma pour l’identité et l’économie d’une région, d’un pays, voire de tout un continent en période de crise.

À travers la Mostra, l’Italie, pays très durement touché par la pandémie, pourrait montrer au monde comment relever la tête et tenir tête face au coronavirus. Le festival de Venise pourrait devenir un modèle pour sortir de la crise. Les salles de cinéma ont rouvert leurs portes, les voyages internationaux en direction de l‘Italie ont repris. Que la 77e Mostra commence !

Les films en lice pour le Lion d’or 2020 :  

In Between Dying – Hilal Baydarov
The Macaluso Sisters – Emma Dante
The World to Come – Mona Fastvold
Nuevo orden – Michel Franco
Lovers – Nicole Garcia
Laila in Haifa – Amos Gitai
Dear Comrades – Andrei Konchalovsky
Wife of a Spy – Kiyoshi Kurosawa
Sun Children – Majid Majidi
Pieces of a Woman – Kornél Mundruczó
Miss Marx – Susanna Nicchiarelli
Padrenostro – Claudio Noce
Notturno – Gianfranco Rosi
Never Gonna Snow Again – Malgorzata Szumowska et Michal Englert
The Disciple – Chaitanya Tamhane
And Tomorrow the Entire World – Julia Von Heinz
Quo Vadis, Aida? – Jasmila Zbanic
Nomadland – Chloé Zhao

La sélection Orizzonti de la Mostra de Venise 

Apples – Christos Nikou
La troisième guerre – Giovanni Aloi
Milestone – Ivan Ayr
The Wasteland – Ahmad Bahrami
The Man Who Sold His Skin – Kaouther Ben Hania
I predatori – Pietro Castellitto
Mainstream – Gia Coppola
Genus Pan – Lav Diaz
Zanka Contact – Ismaël El Iraki
Guerra e pace – Martina Parenti et Massimo D’Anolfi
La nuit des rois – Philippe Lacôte
The Furnace – Robert Mackay
Careless Crime – Shahram Mokri
Gaza Mon Amour – Tarzan et Arab Nasser
Selva trágica – Yulene Olaizola
Nowhere Special – Uberto Pasolini
Listen – Ana Rocha de Sousa
The Best Is Yet to Come – Wang Jing
Yellow Cat – Adilkhan Yerzhanov

@RFI

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*