Passé colonial belge au Congo : le cauchemar de milliers de métis qui réclament justice

Leurs visages ont fait leur apparition dans les journaux et à la télévision belge. Ici Léa, une des cinq plaignantes métisses, témoigne sur l'antenne de la RTBF. (Capture d'écran RTBF)

Le mea culpa de Philippe, souverain belge, tout comme celui du gouvernement fédéral ne suffiront pas à calmer les esprits. Des métisses dévastées assignent l’Etat en justice « pour crime contre l’humanité ».

Elles sont au nombre de cinq à avoir saisi le tribunal de première instance de Bruxelles le 24 juin. Cinq femmes métisses, nées de pères blancs et de mères noires dans les années 1940 au Congo. Elles ont été arrachées de force à leurs mères par l’administration belge, pour être placées dans des institutions catholiques dès leur plus jeune âge.

« Ce sont des rapts d’enfants qui ont été organisés par l’Etat et mis en œuvre avec le concours de l’Eglise. Le principe était de soustraire l’enfant métis à toute influence de la mère », accusent les cinq plaignantes métisses âgées aujourd’hui de 70 à 74 ans. Certaines d’entre elles sont nées de père déclaré inconnu, alors qu’il ne l’était pas, sur fond de séparation stricte entre Blancs et Noirs.

« Nous étions des enfants du péché »

L’affaire fait grand bruit en Belgique, depuis que la presse s’en est saisie. Plusieurs journaux belges reviennent sur le calvaire des cinq plaignantes, enlevées alors qu’elles avaient à peine entre deux et quatre ans, puis abandonnées, au moment de l’évacuation des religieuses belges, lors de l’indépendance du Congo, le 30 juin 1960.

Nous étions des enfants du péché. L’union entre le Blanc et le Noir était considérée comme un péché. Nous étions mal vuesLéa Tavarès Mujinga, métisse belgo-congolaiseà la RTBF

Léa raconte à nos confrères de la RTBF comment des militaires belges et des agents territoriaux envoyés par le gouvernement sont allés la chercher pour l’amener dans une congrégation de bonnes sœurs à Katende, dans la province congolaise du Kasaï. Là-bas, se souvient-elle, les conditions de vie étaient abominables. Alors que les religieuses sont évacuées du pays à l’indépendance du Congo, certains enfants métis seront envoyés en Belgique pour y être adoptés, mais d’autres seront abandonnés sur place. C’est le cas des cinq plaignantes auxquelles la RTBF a consacré son enquête.

« Pourquoi nous ont-ils laissé tomber ? Alors que nous étions des enfants belges. Pourquoi l’Etat belge n’a pas voulu de nous ?, interroge Noëlle, l’une des cinq plaignantes. A l’époque, rapporte la RTBF, les cinq amies ont à peine une dizaine d’années et deviennent la proie de miliciens congolais. Certaines sont victimes « d’abus sexuels, de viols et d’attouchements ». C’était la fiesta des miliciens, témoigne Monique, marquée à jamais par ces nuits de cauchemar.

Chaque soir, il fallait faire le film. On nous ouvre les jambes, on nous met des bougies entre les jambes. Et c’était comme ça chaque soir. On n’en pouvait plusMonique Bitu Bingi, métisse belgo-congolaiseà la RTBF

Les cinq plaignantes vivent aujourd’hui en Belgique. Elles ont confié à la RTBF qu’elles se sentaient détruites moralement et physiquement. Pour leurs avocats, le « crime contre l’humanité » est constitué, car ces femmes métisses ont été victimes d’un système « institutionnalisé » via notamment « des réglementations raciales officielles » prises par l’Etat.

« Il y a eu des cas de suicide »

Les victimes de cette tragédie coloniale réclament des réparations à l’Etat belge : 50 000 euros pour chacune d’elles et la désignation d’un expert chargé d’évaluer le préjudice moral subi.

Il y a eu des suicides, des enfants qui ont perdu la tête et qui sont devenus presque fous parce que leur quête d’identité les a hantésAssumani Budagwa, auteur du livre ‘Noirs-Blancs, Métis’Journal de la chaîne Arte, mis en ligne le 1er mai 2017

En avril 2019, la Belgique, ancienne puissance coloniale au Congo, avait présenté ses excuses « pour les injustices et les souffrances endurées par ces enfants métis ». Des excuses qui n’ont pas suffi à calmer les douleurs de ces milliers d’enfants qui ont vécu un calvaire parce que leurs mères étaient Noires et leurs pères étaient Blancs. Une page sinistre de l’histoire coloniale belge, qui a été longtemps ignorée.

© francetvinfo

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