Le Canada rate «son retour» à l’ONU

PHOTO STEPHANE LEMOUTON, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE Le Canada a perdu son pari visant à obtenir un siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Ses concurrents, la Norvège et l’Irlande, ont obtenu les deux sièges disponibles.

Le Canada a subi un sérieux revers à l’ONU. Justin Trudeau a beau avoir clamé que le Canada était de retour sur la scène internationale il y a quatre ans, sa campagne pour décrocher un siège au Conseil de sécurité des Nations unies s’est soldée par un échec mercredi.

Il faut dire que la délégation canadienne avait tenté de baisser les attentes cette semaine, en notant que les courses à l’ONU étaient souvent serrées et que celle de cette année ne ferait pas exception. Mais il n’a même pas fallu plus d’un tour de scrutin pour que le Canada soit éliminé.

La Norvège et l’Irlande ont réussi à rallier les deux tiers des votes requis (soit 128 voix) pour décrocher les deux sièges non permanents réservés au « Groupe des pays d’Europe occidentale et autres ». La Norvège a récolté 130 votes, l’Irlande 128, et le Canada est arrivé troisième avec 108 appuis.

« Le résultat n’est pas celui que nous avions espéré, mais nous sommes fiers de la campagne que nous avons menée », a précisé le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, qui était à New York depuis samedi pour le dernier sprint de la campagne onusienne. Le premier ministre Trudeau enchaînait quant à lui depuis des semaines les appels avec les dirigeants étrangers. Tous ces efforts se sont avérés vains.

« C’est la consécration sans surprise d’un vide qui dure depuis longtemps »

Le ministre Champagne a refusé d’analyser à chaud la défaite canadienne. « Il y aura beaucoup de temps pour réfléchir aux leçons qu’on a apprises pendant cette campagne. »

Si l’équipe canadienne semblait étonnée du résultat, les experts, eux, l’étaient moins.

Christian Leuprecht, qui enseigne les relations internationales au Collège militaire royal, estime qu’Ottawa a « fait trop de promesses et on n’a pas livré la marchandise ». Ces promesses étaient en outre trop idéologiques et électoralistes, selon lui, en se fondant sur les valeurs du gouvernement — comme les changements climatiques ou l’égalité des genres — plutôt que de répondre aux besoins concrets des pays. « On est comme une sorte de version plus modeste des Américains. On tente de refaire le monde à notre image, au lieu de s’aligner avec les besoins de la planète. »

L’ambassadeur canadien aux Nations unies, Marc-André Blanchard, a contesté cette analyse, en rétorquant que les priorités canadiennes « ont trouvé écho » et que l’échec de la campagne « ne signifie pas que notre programme a été rejeté ».

Une réputation insuffisante

Or, les contributions timides du Canada à l’aide internationale et aux missions de paix de l’ONU (toutes deux en deçà de celles de ses rivales dans la course) ont été critiquées, tout comme l’appui du Canada à Israël jugé trop généreux par certains.

L’ancien ambassadeur Ferry de Kerckhove y voit les causes de la défaite du Canada. « C’est un camouflet assez brutal. Cela prouve que nous ne pouvons pas vivre sur notre seule réputation », tranche-t-il, en rappelant que le Canada s’est lancé dans la course des années après la Norvège et l’Irlande.

Le Canada a fait campagne en vantant cette réputation de négociateur international et ses relations au sein du G7, du G20, de la Francophonie et du Commonwealth. Cet héritage faisait du Canada le candidat idéal pour participer à la réforme des institutions multilatérales comme l’ONU, plaidaient les représentants canadiens.

 « On tente de refaire le monde à notre image, au lieu de s’aligner avec les besoins de la planète »

Charles-Philippe David, de la chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, déplore que le Canada n’ait pas mis de l’avant des initiatives qui lui auraient permis de se démarquer, comme la lutte contre l’apartheid de Brian Mulroney ou celle contre les mines antipersonnelles de Jean Chrétien. Le gouvernement Trudeau aurait dû selon lui dénoncer plus férocement la situation au Yémen par exemple. Mais il estime que l’élection de l’actuel président américain et sa relation difficile avec Ottawa ont monopolisé la politique étrangère du Canada.

C’est la deuxième fois en 75 ans que le Canada perd une élection au Conseil de sécurité de l’ONU. En 2010, sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper, le Canada avait d’abord tenu bon après s’être classé troisième au premier tour, mais s’était finalement retiré de la course lorsque ses appuis ont fondu au deuxième tour. Christian Leuprecht s’étonne que le résultat soit encore pire cette fois-ci, alors que le gouvernement a mis tant d’efforts pour faire campagne.

L’ancien premier ministre Joe Clark, qui a prêté main-forte au gouvernement, s’est avoué « un peu surpris » de la défaite. « Mais il ne serait pas juste de dire que notre candidature a été rejetée. Je crois que nous étions dans une course à trois très serrée et nous sommes arrivés troisième. Ça arrive. »

Pas assez d’amis

L’ancien ambassadeur en Chine, Guy Saint-Jacques, estime que le Canada a souffert de ses mauvaises relations avec certaines superpuissances. « La Chine ne nous aime pas et voulait s’assurer qu’on ne gagne pas », rapporte-t-il. Ce qui pourrait avoir privé le Canada d’une cinquantaine de votes de la part de pays où la Chine a de l’influence, notamment en Afrique. L’Inde n’a pas non plus le Canada en haute estime, tout comme la Russie qui lui en veut de défendre la souveraineté de l’Ukraine.

Christian Leuprecht ajoute que l’Union européenne a assurément appuyé ses propres pays membres. « Si on n’a pas nos alliés traditionnels en Europe et si en plus on a un pays comme la Chine qui fait du lobby contre nous, les circonstances sur le terrain ne sont pas très favorables. »

« Je crois que nous étions dans une course à trois très serrée et nous sommes arrivés troisième. Ça arrive. »

Le ministre Champagne s’est dit ouvert à faire un « post-mortem » et à revoir les priorités de politique étrangère du Canada, après ce second revers onusien. Mais il a défendu une fois de plus du même souffle la réputation du Canada dans le monde et son rôle au sein d’organisations internationales.

Pour Guy Saint-Jacques, cette défaite illustre plutôt les limites de la « diplomatie spectacle » du gouvernement Trudeau.

Le Canada n’a pas siégé au Conseil de sécurité de l’ONU depuis son dernier mandat en 1999-2000. Le pays s’y était auparavant fait élire régulièrement tous les dix ans.

« C’est la consécration sans surprise d’un vide qui dure depuis longtemps, commente Charles-Philippe David. Il n’est pas le seul fait de Justin Trudeau. Mais on s’attendait à plus quand il a dit que le Canada serait de retour. Il est où le retour ? »

M. David est d’avis que le Canada devrait tirer leçon de cet échec et ne plus tenter sa chance aux élections au Conseil de sécurité. « Si on n’est plus le digne représentant de Lester B. Pearson, quel est notre droit d’être au conseil de sécurité exactement ? »

 © ledevoir avec Hélène Buzzetti