Des mots pour le dire

Khady Sow

Je suis venue au Québec, jeune professionnelle et citoyenne du monde qui avait choisi cette province francophone du Canada pour y poursuivre des études. Je ne connaissais rien des deux solitudes, du nationalisme séparatiste, des défis des peuples autochtones et des minorités linguistiques et ethniques au Canada. Plus encore, je n’avais aucune expérience de racisme, à part, à bien y penser, certains comportements de nos professeurs, coopérants français, qui se faisaient remettre en place bien vertement pas les fiers lycéens sénégalais que nous étions.

J’ai vécu mes premières expériences directes de racisme au Québec, interpersonnel, institutionnel et structurel (ou systémique). Je n’ai pas voulu m’y arrêter et j’ai toujours dit à mon entourage « ok, le racisme existe. On fait quoi maintenant ? » On le dénonce? On vit avec? On le « dépasse » comme on nous dit souvent ? Je suis sûre que je ne suis pas la seule à être passé par toutes ces étapes, en plus de la désillusion, des froides colères, des blessures internalisées qui nous rendent à fleur de peau et qui se rouvrent chaque fois qu’une insulte, un mépris, une désinvolture, se manifeste à notre endroit, par ceux qui se croient en droit de le faire. Parce qu’on est en 2010, 2015, 2020 ! Parce que le « racisme » c’est dans nos « têtes » ! Parce qu’on aime se « victimiser » ! On est des « femmes noires hystériques » Parce qu’on ne veut pas « s’intégrer » ! Parce que « non, les Québécois ne sont pas racistes ». Parce que « ce sont des luttes et des notions exportées par une culture américaniste » ! Parce que « le racisme systémique » n’existe pas ! Parce que… parce que, et encore et encore… Mais ne vous en faites pas on va vers une « évolution tranquille » sur ce(s) problème(s); il ne faut juste pas les nommer. Envoye-donc, quelqu’un pour me trouver un terme bien correct, politiquement s’entend, pour voir comment faire « évoluer tranquillement » ces enjeux-là ».

Depuis quelques jours je me demande s’il faut en rire ou en pleurer. Depuis quelques jours cette colère froide, latente s’est muée en grande tristesse. On en est encore là ! Au choix des mots, encore et encore, pour ménager des susceptibilités. On en est encore là, à choisir les gens à inviter pour donner leur opinion, encore et toujours, il faut peser ses mots, ne pas être divisif, revendicatif mais pas trop, politically correct.

C’est comme dire à quelqu’un comment crier sa peine, ou même l’étouffer. Le problème en lui-même est détourné, il ne s’agit plus de la souffrance des communautés noires, racisées et autochtones, ni de leurs difficultés mais de la dénomination de la chose.

Ceux qui le vivent, Monsieur, Madame tout le monde, et les experts de ces communautés, avancent les mots pour définir ce qu’ils vivent, ce qu’ils observent, le documentent, mais non, ce n’est pas du tout ça, nous disent des experts, des analystes, des journalistes, des politiciens, des personnes et personnalités privilégiées qui font eux-mêmes partie du problème, du système gangréné.

Au lieu de s’écouter parler, de se défausser et de se défendre à tout va, si on nous écoutait ? Et dieu sait qu’on a beaucoup à dire. Des exemples concrets, des statistiques mais aussi des solutions. Oui, des solutions car c’est finalement le but, non? Trouver des solutions et non se défendre ou se sentir accusé. Se blanchir, noircir la peau de l’autre, ou les choses… encore des mots, reflets de tant de perceptions, de préjugés de ce qui est « noir » ou « blanc ». Des mots qu’on utilise, presque tous les jours et qui impriment dans bien des subconscients cette part de négativité accolée au « noir ». Sans que cela fasse scandale, mais dés qu’on parle de « racisme » et pire encore de « racisme systémique » c’est le tollé, l’indignation. Comment peut-on régler un problème qu’on ne veut pas nommer?

On peut disserter en profondeur sur l’homophobie, la grossophobie, l’âgisme, le féminicide etc. avec les personnes concernées et avec leurs propres mots mais pas sur le racisme, plus spécifiquement le racisme anti-noir ou l’islamophobie, par peur de froisser des susceptibilités.

Depuis quelques jours, l’optimiste que j’étais est en train de faire son deuil, tranquillement. Non, il y en aura pas « d’évolution », tant qu’on en sera encore à nous définir les mots pour le dire.

Khady Sow

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