Le calvaire de Nayma*

La semaine passée, une scène enfouie quelque part dans mon cerveau est remontée à la surface, envahissant chaque moment de solitude, de repli, même en étant bien entourée. Pendant que les témoignages fusent, les experts font des conférences, partagent des vidéos-chocs, des slogans sont affichés, je pensais à Nayma, une condisciple à Montréal, avec qui je partageais des cours en management et en marketing. Nous avions établi une belle relation, faite de discussions engagées, de fous rires et d’observations des gens qui nous entouraient. Nayma était d’une discrétion et d’une douceur incroyable, dans son attitude, ses propos, sa présence. J’étais de mon côté assez calme, mais une tornade face à l’injustice ou le mépris, montant au créneau quand certains de nos condisciples fort ignorants et d’une folle audace, se permettaient des propos inadéquats sur l’Afrique ou les noirs en général.

Ce jour là nous étions dans une petite salle de travaux, préparant une étude marketing sur une marque de pâte dentifrice renommée. En attendant les 2 autres membres qui tardaient à venir, nous dissertions sur cette propension qu’avait certains élèves, même venus du Sud, à discréditer le continent et Nayma riait de ma réaction face à un étudiant sud-américain qui avait proposé d’envoyer des boites de biscuits infestées par des insectes en Afrique pour régler le dilemne éthique d’un gestionnaire fictif, lançant en rigolant « de toutes les façons les africains mangent des insectes et ils meurent tous de faim »… l’indignation et les fous rires passés en se rappelant ma réponse acerbe, nous en sommes venus tout naturellement à parler des défis de l’Afrique, qui n’étaient surement pas la consommation d’insectes, des problèmes sociaux et de la place des femmes sur le continent, la faible scolarisation des filles, les mariages forcés et bien entendu, l’excision s’est invitée dans le débat. Nayma me dit tout à coup « tu sais j’ai été excisée et infibulée… ». Sa voix s’est faite toute tenue quand elle s’est mise à me raconter son histoire. C’était une tradition dans son pays. Et dans son cas on parlait de l’excision de type 3, avec ablation d’une bonne « portion » des parties visibles de son sexe de petite fille. Elle avait été recousue ensuite, ne laissant qu’un petit trou pour qu’elle urine. Je l’écoutais et la regardais, sous le choc, le visage baigné de larmes, imaginant son calvaire. Elle restait stoïque et je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle avait dû pleurer toutes les larmes de son corps, que quelque chose s’était brisé en elle, pour qu’elle puisse garder ce détachement apparent. Ce qu’elle me racontat ensuite fini par m’achever. Elle grandit sagement, concentrée sur ses études et quand elle quitta le pays où elle avait grandi ce fut pour venir au Canada. Elle y rencontra un homme, qu’elle aimait et qui l’aimait aussi mais se garda bien de lui parler de son experience. Le jeune homme, né ou élevé ici n’était pas trop au courant de certaines pratiques. Ils retournèrent au pays pour le mariage, organisé en grandes pompes. Et là l’horreur, une fois encore: il fallait qu’elle soit décousue pour la nuit de noce ! J »étouffais de colère et de peine pendant qu’elle me décrivait ce que cette femme, lui faisait, pendant que d’autres femmes la tenaient. L’intérieur de son vagin était enflammé, elle avait des kystes et, ces chirurgiennes de l’horreur coupaient des bouts qu’elles tataient des doigts. Comment avait-elle survécu ? C’était inimaginable pour moi qu’on puisse survivre à cela. Son jeune mari fut mis au courant ce soir là; alors qu’il attendait de voir son épouse, celle-ci avait perdu connaissance et la famille de la mariée affolée était obligée de le prévenir. Elle me raconta la douleur qu’elle vit dans le regard de son époux quand elle se réveilla à l’hôpital, ce dernier à son chevet. « Il pleurait comme un enfant ». Je n’avais pas de peine à le croire, des années plus tard alors qu’elle me le racontait, je versais de chaudes larmes. Il lui demandait pourquoi? Pourquoi ne lui avoir rien dit? Qu’il l’aimait, qu’il ne la toucherait pas tant qu’elle n’aurait pas guéri physiquement, et suivi une thérapie. Qu’il la ramenait au Canada et qu’il ne voulait plus jamais qu’ils remettent les pieds dans cet enfer. Son regard s’illuminait quand elle parlait de son mari. Cela se voyait qu’elle l’aimait, profondément. Elle me dit que cela a pris du temps, beaucoup de temps, de soin, de therapies, beaucoup d’amour et de patience de son compagnon de vie mais que maintenant elle allait mieux. Qu’elle était capable de vivre, comme femme, avec son passé. Elle s’impliquait avec son mari auprès des jeunes et des femmes à les sensibiliser contre les mutilations génitales. Pour Nayma c’était hors de question qu’une fille qu’elle aurait un jour puisse vivre cela et, elle voulait qu’il y ait autant que possible de femmes, mais aussi de jeunes filles et garçons qui disent non à ces pratiques barbares. J’étais soufflée par son courage et heureuse qu’elle soit aimée si fort pour passer à travers ces épreuves qui ont détruit bien des vies.

J’ai toujours gardé au fond de mon coeur, cette jeune femme, Nayma, même si on s’est perdue de vue. Son histoire est toujours-là, brûlure qui m’arrache encore des larmes pendant que je l’écris. J’ai rencontré une autre survivante de l’excision, qui m’avait proposé son histoire en article, que j’ai encourage et fortement poussée en a faire plutôt un livre, quand elle serait prête. Elle l’effleurait, je le savais en la lisant, et elle n’était pas encore au bout de son processus de guérison, si jamais il y en avait une de guérison. Je ne pensais pas à publier un article sensationnel sur les mutilations génitales, qui aurait moins d’impact que le fait qu’elle se l’approprie. Elle le fit; son roman fut un succès et lui permit de se mettre en avant, d’occuper pleinement l’espace médiatique et des structures qui ont pu porter plus loin son combat. Halimata, Nayma et d’autres avant elles, connues ou inconnues sont les personnes au premier plan de ce combat. Les femmes, surtout celles ayant vécu cette grande souffrance d’abord, constituent la première et l’ultime barrière contre cette pratique. C’est à chaque survivante, à chaque mère, épouse, compagne, citoyenne, de refuser l’excision pour les nouvelles générations. C’est le premier acte à poser, une décision à prendre et à imposer à leur entourage, leur société, leur gouvernants. C’est d’abord la lutte des femmes, qui ne sera gagnée que quand nous, les femmes, décideront que c’est fini. Il faut légiférer, oui, absolument! Il faut aussi beaucoup sensibilser et conscientiser chaque femme qui vit dans les sociétés qui pratiquent encore cette barbarie, qu’elle a le devoir et le pouvoir de protéger les générations à venir. De dire NON, plus jamais d’exciseuses et d’excisées !

 

*Nom changé pour garder l’anonymat. La photo est aussi à titre indicatif – @Shutterstock

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