Zimbabwe : les deux semaines qui ont fait tomber Robert Mugabe

Le "camarade Bob" a dirigé son pays d'une main de fer, muselant tous ses opposants et ruinant son économie.

Le plus vieux dirigeant de la planète a présenté sa démission mardi au terme de quinze jours de rebondissements au Zimbabwe.

Trente-sept ans de règne, quinze jours de chute. Depuis 1980 qu’il dirige le Zimbabwe, Robert Mugabe semblait insubmersible. Son règne s’est écroulé, mardi 21 novembre, malgré sa résistance. Lâché un à un par tous ses soutiens, le plus vieux chef de l’Etat en exercice de la planète, 93 ans, a présenté sa démission dans une lettre remise au président de l’Assemblée nationale, qui commençait à débattre de sa destitution.

Retour sur deux semaines qui ont mis à genoux le dernier régime issu de la lutte anticoloniale.

6 novembre : l’éviction du « Crocodile »

Le 6 novembre, le ministre de l’information, Simon Khaya Moyo, annonce que le chef de l’Etat a limogé son vice-président Emmerson Mnangagwa, accusé de manquer de « loyauté ».

A Harare, la nouvelle ne surprend personne. Depuis des semaines, la première dame, Grace Mugabe, s’est lancée dans une violente campagne de dénigrement contre M. Mnangagwa, qui lui barre la route de la succession de son mari.

A peine évincé, celui que l’on appelle « le Crocodile » annonce son exil. Mais il défie le couple présidentiel et jure de revenir au pays pour prendre la tête du parti au pouvoir, la Zanu-PF. La capitale bruisse déjà de rumeurs faisant de la deuxième épouse du chef de l’Etat la nouvelle vice-présidente. La voie semble dégagée pour que, le moment venu, elle succède à son mari.

13 novembre : l’armée déclare un casus belli

L’armée s’inquiète de la mainmise de Grace Mugabe et de la décision du président Mugabe de limoger son vice-président. Pour son chef d’état-major, le général Constantino Chiwenga, c’est le caprice de trop.

Hors de question, juge-t-il, que l’incontrôlable Grace prenne la place de « son » candidat Emmerson Mnangawa, héros de la guerre de libération et incontournable de la galaxie sécuritaire.

« La purge actuelle qui vise clairement les membres du parti engagés dans la guerre d’indépendance doit cesser immédiatement », tonne le général Chiwenga, en treillis et en colère, lors d’une intervention inédite devant la presse le 13 novembre. « L’armée n’hésitera pas à intervenir », menace-t-il.

du 14 au 16 novembre : le coup de force des militaires, la résistance de Mugabe

Pour la première fois depuis l’indépendance du pays en 1980, l’armée franchit le Rubicon dans la nuit du 14 au 15 novembre. Ses blindés prennent position à Harare.

L’opération se déroule en douceur, officiellement sans faire de victimes. Seuls quelques coups de feu sont tirés autour du « Toit bleu », la propriété privée du chef de l’Etat, aussitôt placé en résidence surveillée avec sa famille.

Un porte-parole de l’état-major s’invite à l’aube à la télévision nationale pour assurer qu’il ne s’agit pas là d’un coup d’Etat mais juste d’une opération contre les « criminels » de l’entourage du président, en l’occurrence les partisans de Grace Mugabe.

A l’aube, la capitale se réveille interloquée mais reste calme, comme soulagée d’entrevoir la fin du règne de son président.

Mais le plus vieux dirigeant du monde, déterminé et retors, n’est pas décidé à capituler. Le 16 novembre, il rencontre pour la première fois les généraux qui le poussent vers la sortie, mais il refuse sèchement de leur remettre sa démission. Le lendemain, il s’offre même sa première sortie publique depuis l’intervention des militaires. Revêtu d’une toge bleue et d’une coiffe assortie, il préside une cérémonie de remise de diplômes d’une université d’Harare.

du 18 au 19 novembre : l’effritement des soutiens

Malgré son obstination, les soutiens du président le lâchent un à un. Ses anciens « camarades » de la guerre d’indépendance sont les premiers à lui tourner le dos. « La partie est finie », lance leur chef, Christopher Mutsvangwa.

Samedi 18, des dizaines de milliers de manifestants envahissent les rues des deux principales villes du pays, Harare et Bulawayo, au sud-ouest du Zimbabwe, aux cris de « Bye-bye Mugabe » ou « Au revoir grand-père ». Scènes inimaginables il y a quelques semaines, la foule fraternise avec l’armée, l’instrument de répression favori du régime.

Dimanche 19, la défaite de Robert Mugabe semble consommée. Réunie en urgence, la Zanu-PF lui retire son mandat de président du parti et exclut son épouse de ses rangs. Cette fois, c’est certain, pense-t-on à Harare, il doit confirmer son retrait lors d’une allocution télévisée prévue en soirée.

19 novembre : l’ultime provocation

Encadré d’une brochette de militaires en tenue, Robert Mugabe lit une longue déclaration dans laquelle il reconnaît le bien-fondé de certaines critiques, mais prêche l’unité et la réconciliation.

Il s’emmêle dans son texte et finit sa prestation… sans annoncer qu’il se retire. Enième provocation, il assure même qu’il présidera le prochain congrès de la Zanu-PF ! Le pays est abasourdi. Le « roi » n’a pas encore abdiqué, mais il est désormais sous la menace d’une destitution qui doit être engagée mardi.

21 novembre : la chute du « roi »

Les négociations que l’armée a engagées avec Robert Mugabe se poursuivent, mais elles semblent piétiner. Le chef de l’état-major souligne malgré tout des avancées, alors que le vieux dirigeant est en contact avec son ancien vice-président, Emmerson Mnangagwa.

Mardi matin, « le Crocodile », pressenti pour prendre en main la transition à venir, sort du silence officiel et invite Robert Mugabe « à tenir compte des appels lancés par le peuple à sa démission de façon à ce que le pays puisse avancer ».

Dans l’après-midi, le Parlement se réunit pour lancer la procédure de destitution du chef de l’Etat. Les débats ont à peine commencé que le président de l’Assemblée, Jacob Mudenda, s’approche de son pupitre et lit la lettre de démission du chef de l’Etat. Tonnerre d’applaudissements. La rue exulte. Le roi est tombé.

©AFP ET AP