Nouvelle politique migratoire américaine: Haïti entre fébrilité et espoir

Des manifestants protestent contre la décision de Washington d'aborger le Statut de protection temporaire (TPS) pour les Haïtiens arrivés illégalement aux Etats-Unis, le 21 novembre à New York / © AFP / TIMOTHY A. CLARY

La société haïtienne appréhende avec fébrilité les conséquences de la fin du statut migratoire spécial accordé par Washington aux 58.000 ressortissants de ce pays, même si certains accueillent ce changement de politique comme un soulagement et y voient une « opportunité » pour Haïti.

Le ministère américain de la Sécurité intérieure a annoncé lundi l’abrogation du Statut de protection temporaire (TPS) pour les Haïtiens arrivés illégalement aux États-Unis depuis le tremblement de terre dévastateur de 2010, ouvrant la voie à leur expulsion à compter de juillet 2019.

Rappelant le « tableau accablant » des quelque 200.000 personnes déjà revenues en Haïti de la République dominicaine après un changement de politique migratoire en 2013, « sans accueil, sans support public et vraiment sans une politique de réinsertion, on voit qu’Haïti ne pourra pas absorber d’autres personnes venant de l’étranger », s’inquiète Geralda Sainville, du groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés.

Éviter que des drames familiaux ne se multiplient est l’un des premiers arguments avancés par ceux appelant à une régularisation des actuels bénéficiaires du TPS car, selon le centre des études en migration de New York, 27.000 enfants de nationalité américaine ont au moins un parent jouissant du statut spécial.

Destinés aux citoyens de pays confrontés à un conflit armé ou une catastrophe environnementale, le TPS avait été étendu aux ressortissants haïtiens au lendemain du séisme qui avait fait plus de 200.000 morts.

– Satisfaction –

Encore profondément marquée par le tremblement de terre de 2010, Haïti fait face à des conditions sociales extrêmes: 70% des habitants sont menacés par l’insécurité alimentaire et les dégâts causés de l’ouragan Matthew en octobre dernier dans les régions agricoles renforcent cette précarité.

La décision de l’administration Trump suscite l’indignation de nombre d’élus américains dont les circonscriptions accueillent une large communauté haïtienne.

Le moratoire avant la fin du TPS pour les ressortissants haïtiens offre toutefois quelques motifs de soulagement, notamment chez les responsables politiques.

« C’est une décision de satisfaction pour nos ressortissants vivant aux États-Unis car il y a des pays comme le Honduras ou le Nicaragua qui n’ont pas pu obtenir ce moratoire. Nos ressortissants ont 18 mois pour mettre à jour leur statut » a ainsi déclaré mardi à l’AFP Tamara Orion, porte-parole de la présidence haïtienne.

« Ces 18 mois sont une opportunité pour que l’on continue la mobilisation avec nos alliés, surtout au niveau du congrès », a réagi mardi Paul Altidor, ambassadeur haïtien accrédité aux États-Unis, au micro d’une radio privée de Port-au-Prince.

« Nous savions que ce programme n’était que temporaire: la solution permanente passe par un changement au niveau de la législation américaine » a ajouté le diplomate, exhortant par ailleurs les familles concernées à prendre contact avec des avocats spécialisés en matière migratoire.

– Réinsertion –

Trois membres du Congrès américain travaillent actuellement à la rédaction d’une loi autorisant les bénéficiaires du TPS à solliciter la résidence permanente aux États-Unis.

Face aux inquiétudes, certains voient le retour de ces ressortissants comme une réelle opportunité pour l’économie haïtienne.

« 57% de ces personnes ont un niveau de formation universitaire, des compétences professionnelles ont été acquises car 81% ont un travail rémunéré: il faudrait voir comment leur réinsertion dans l’économie haïtienne pourrait être bénéfique pour le pays », commente l’économiste haïtien Camille Chalmers. « Il faut penser le développement à partir des capacités internes de production au lieu d’attendre des transferts d’argent qui ne représentent, au final, qu’une infime partie des richesse créées à l’étranger par nos ressortissants » affirme-t-il.

Offrir un cadre de vie et d’emploi attractif pour ces familles qui ont, pour certaines, vécu plus d’une décennie aux États-Unis est le défi qui se présente aux autorités haïtiennes mais, dans un délai de 18 mois, la tâche est immense.

Au dernier classement de compétitivité établi en septembre par le forum économique mondial, Haïti occupait la 128e place sur 137 économies analysées. Le difficile accès au crédit, l’instabilité politique et le manque d’infrastructures constituent les grands obstacles aux investissements privés et aux créations d’emplois dans le pays.

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