Burkina Faso. Trente ans après son assassinat, le héros Sankara toujours en vie

Des jeunes femmes à la cérémonie du 30ème anniversaire de la mort de Thomas Sankara, à Ouagadougou, le 15 octobre 2017. PHOTO / AHMED OUOBA / AFP

Tué lors d’un coup d’État le 15 octobre 1987, qui porta Blaise Compaoré au pouvoir pendant 27 ans, l’ex-chef d’État et père de la révolution burkinabée continue d’être une icône pour la jeunesse africaine. Les responsables de son assassinat n’ont toujours pas été jugés.

Trente ans après son exécution à 16h30, le 15 octobre 1987 [dans ses bureaux à Ouagadougou], Thomas Sankara est auréolé d’un triple diadème socio-temporel : héros, mythe et légende.

Tué à 38 ans par un frère d’armes [Blaise Compaoré] contre qui, de l’avis même du fringant capitaine Sankara, il n’y avait point de parade – “si vous entendez un jour que Blaise veut faire un coup d’État contre moi, ce sera déjà trop tard”, Sankara a rejoint le panthéon des Patrice Lumumba [en République démocratique du Congo], livré en 1961 à son pire ennemi, Moïse Tchombe, Marien Ngouabi [au Congo], tué [en 1977] par un obscur garde de faction, et autres Steve Biko [en Afrique du Sud] torturé [en 1977] par les sicaires de l’apartheid.

[Thomas Sankara, alors président du Burkina Faso, et douze de ses compagnons, ont été assassinés par un commando au moment où il allait assister à un conseil des ministres extraordinaire].

Un héros, un mythe, une légende

Les héros meurent jeunes, et c’est la brièveté de leur vie, la fulgurance de leur destin qui leur confère le caractère mythique et légendaire, depuis la référence suprême de la crucifixion d’un certain Jésus-Christ, fils de Dieu fait homme, pour racheter le péché des humains.

Héros national Sankara l’est, car il a été élevé en 1990 à ce rang au même titre que d’autres Burkinabés comme Nazi Boni, Daniel Ouezzin Coulibaly, Philippe Zinda Kaboré. En Afrique, il a été consacré comme modèle par la jeunesse au forum social africain de Bamako en 2006. À Nairobi, en 2007, il a même été constaté qu’il était le héros le plus plébiscité après le thaumaturge sud-africain, Nelson Mandela

II a accompli des actes prodigieux, il a incarné un système de valeurs et était d’une probité incontestable [il prend la tête du Burkina Faso le 4 août 1983 après un coup d’État et instaure un régime révolutionnaire].

En économie, l’auto-ajustement avant les amères potions des Programmes d’ajustement structurel (PAS) [des bailleurs de fonds], c’était lui. La naissance d’un État frugal, c’est encore lui avec, par exemple, l’utilisation des rustiques Renault 5 en voiture de fonction, pour lui et ses ministres en lieu et place des rutilantes limousines.

Logorrhée anti-impérialiste face à François Mitterrand

Légende, il l’était déjà, surtout pour la jeunesse avant de s’écrouler à la mi-octobre 87, criblé de douze balles. Ses hauts faits d’armes dans la guerre des pauvres qui opposa l’ex-Haute-Volta [Burkina Faso] au Mali en 1974, sa logorrhée anti-impérialiste, volontiers persifleur, iconoclaste dont le grand oral à la tribune des Nations unies et ses passes d’armes avec le président français François Mitterrand, lui ont forgé une envergure légendaire.

Et c’est la légende qui ouvre la passerelle au mythe qui, selon la définition, est un fait vécu ou constaté par les hommes, même s’il y a une part d’affabulation, oralité oblige. Sa gestion vertueuse, un Sankara qui fuyait les lambris dorés et munificents palais, qui enfourchait son vélo la nuit pour faire le tour de Ouagadougou, s’asseyait à un coin pour boire du café au lait et écouter la vox populi, tout cela s’apparente à un mythe. Assurément, ce Sankara a l’étoffe d’un mythe dans l’imaginaire des populations.

Que reste-t-il de l’héritage de l’homme ? Politiquement, une kyrielle de partis divisés dont les chefaillons se crêpent le chignon à qui mieux mieux, et dont les scores aux élections sont marginaux au fil des scrutins. À l’évidence, si le nom de Sankara est toujours vendable à l’extérieur, au Burkina, et nul n’étant prophète chez soi, ses héritiers ou prétendus tels enchaînent échecs sur échecs… électoraux.

Mais, c’est sans doute, au niveau de la jeunesse burkinabée et même africaine, que le legs du père de la Révolution burkinabé se vit, même si beaucoup de jeunes étaient loin dans le sein de leurs mères ou vagissaient dans le berceau à la mort de leur icône.

En 2014, des jeunes sankaristes qui s’ignoraient

Sur les campus, dans les rues africaines et d’ailleurs, chez les artistes, l’influence du héraut du romantisme révolutionnaire burkinabé n’a d’égale que la recherche identitaire d’une jeunesse déboussolée. Dès 1987, on assista à une certaine “désankarisation” voulue par son tombeur Blaise Compaoré. Mais au fil de l’interminable règne de ce dernier, les idéaux et les pistes de développement endogène sont demeurés, et ce, jusqu’au 30 et 31 octobre 2014 [date de la chute du président Campaoré poussé à l’exil par une révolte populaire].

Ne le nions pas : si l’insurrection de fin octobre a été le dénouement de plusieurs circonstances, notamment le ras-le-bol des Burkinabés et l’usure du pouvoir – “ceux d’en bas n’en voulaient plus et ceux d’en haut n’en pouvant plus”, c’est bien des jeunes incurablement sankaristes qui s’ignoraient, qui ont déboulonné le deus ex machina politique du Burkina de ces trois dernières décennies.

Le mouvement Balai citoyen, les activistes des droits de l’homme, les organisations de la société civiles (OSC), les jeunes désœuvrés, ils ont fait du sankarisme sans avoir connu le 4 août 83 ! À bien des égards donc, le héros, le mythe, la légende demeurent inoxydables 30 ans après l’assassinat de “Thom Sank”.

Reste à ce que la justice burkinabée daigne accepter que justice… se fasse pour que tout soit accompli. Qu’on sache qui a ordonné le régicide ? Un Hyacinthe Kafando [soupçonné d’être le chef du commando qui a abattu Sankara] au plus fort de sa gloire le revendiquait. Blaise Compaoré [soupçonné d’avoir commandité l’assassinat et aujourd’hui en exil en Côte d’Ivoire] dormait à l’en croire !

La vérité demeure étouffée

Le militaire, Gilbert Diendéré, affirme que ses hommes sont allés pour arrêter Thomas Sankara dans ses bureaux au Conseil de l’entente, et que la situation a dégénéré. Les tests ADN restent toujours silencieux en dépit d’une double expertise. [Le 14 octobre, plusieurs centaines de personnes ont manifesté à Ouagadougou pour réclamer la levée du “secret-défense” en France, Paris est soupçonné d’avoir été impliqué dans l’assassinat de Sankara].

Mais le président burkinabé Roch Kaboré l’a réaffirmé ce week-end à Dakar, l’avènement d’un jugement sur le dossier Thomas Sankara ne saurait encore tarder. Justice pour Sankara, pour sa famille, mais aussi pour permettre de fermer cette page noire de notre Histoire dont les fantômes restent présents, car la vérité demeure étouffée.

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