Mohamed, 28 ans: pourquoi j’ai fait le jihad

Des miliciens shebab à Elasha Biyaha, en Somalie, le 13 février 2012 / © AFP/Archives / Mohamed Abdiwahab

Qu’est-ce qui pousse des milliers de jeunes Africains au jihad, dans les rangs de Boko Haram au Nigeria ou des shebab en Somalie ? Pauvreté, marginalisation et mauvaise gouvernance sont les premiers facteurs de radicalisation, devant la question religieuse, selon une étude menée par l’ONU.

Mohamed n’avait que 22 ans lorsqu’il fut approché par des recruteurs dans son village de Somalie il y a six ans. Le jeune éleveur deviendra un combattant du rang, formé par les shebab qui contrôlent de vastes pans du territoire somalien, où ils ont juré la perte du fragile gouvernement central.

Celui qui a été arrêté alors qu’il se rendait comme kamikaze à Mogadiscio pour « faire exploser le parlement ou l’aéroport », confesse aujourd’hui ses premières motivations: « Je leur ai dit qu’au lieu de faire la guerre, je voulais surtout trouver du travail et me marier (…). Ils ont dit: deviens notre frère et nous nous en chargerons ».

« C’est la perspective d’avoir de l’argent, de m’acheter de nouveaux vêtements et d’épouser la femme qu’ils m’avaient promise qui m’a poussé dans ce mouvement », assure-t-il, tout en reconnaissant avoir fini par croire que les shebab « combattaient pour défendre notre foi » et « que le gouvernement n’était fait que de méchants infidèles ».

Mohamed est l’un des quelque 495 hommes et femmes rencontrés, la plupart du temps en prison, par le Programme des Nation Unies pour le développement (Pnud) dans le cadre d’une étude sur la radicalisation en Afrique dévoilée jeudi après-midi, « Journey to extremism in Africa ».

Tous ont rejoint volontairement des « mouvements extrémistes » actifs au Nigeria (Boko Haram), au Kenya et en Somalie (shebab) ou au Soudan (Etat islamique), qui ont fait des dizaines de milliers de morts au nom de l’islam radical, dans des régions souvent frontalières et abandonnées du pouvoir central.

L’objectif: « Comprendre comment une personne décide, un jour, de rejoindre un tel mouvement et de prendre les armes. Une minorité de jeunes ayant grandi au même endroit le font, alors pourquoi eux? », explique à l’AFP le directeur du projet, Mohamed Yahya.

Les résultats de l’étude dessinent le portrait d’un « individu frustré, marginalisé et négligé au cours de sa vie, à partir de l’enfance », avec peu de perspectives économiques ou de débouchés futurs, relève le Pnud.

Sur la question religieuse, si plus de la moitié des interviewés citent la religion comme une raison d’adhérer à un groupe extrémiste, 57% d’entre eux admettent toutefois « qu’ils comprenaient très peu ou rien des textes religieux ou de leurs interprétations, ou qu’ils ne les lisaient pas du tout ».

« Sans issue »

Un des principaux motifs de « basculement », cité dans 71% des témoignages, est la frustration face aux actions des autorités, qu’il s’agisse de corruption, de répression ou d’exactions contre la population, comme le meurtre d’un parent proche ou d’un ami.

C’est par exemple la source d’un mouvement comme Boko Haram, né au début des années 2000 dans le nord-est du Nigeria contre les dérives de l’État central, perçu comme corrompu et responsable de l’extrême pauvreté des habitants de la région.

Les années de féroce répression qui ont suivi ont incité des jeunes désœuvrés à rejoindre ses rangs, selon les témoignages et analyses recueillies par l’AFP.

Quelles que soient les raisons initiales qui ont poussé ces jeunes à s’enrôler, l’étude révèle également qu’une grande partie d’entre eux s’avère très déçue par leur expérience jihadiste.

Un tiers des interrogés disent n’avoir jamais été payés, certains n’avoir pas trouvé d’épouse, quand d’autres ont fini par regretter la violence et la destruction qu’ils engendraient.

Ali, 53 ans dont une grande partie chez les shebab, raconte aux enquêteurs du Pnud n’avoir « jamais fait ça pour l’argent », mais pour la foi, lui qui n’a jamais été à l’école coranique.

L’ancien combattant, originaire de la région de Kismayo, raconte alors sa « descente aux enfers » lorsqu’il se coupe peu à peu de sa famille, qui désapprouve son engagement, et finit par réaliser que « ça ressemble à un combat sans issue ».

« Toutes ces années nous n’avons enregistré aucune victoire réelle, ni aucun progrès (…). Je me suis rendu compte que la majorité des morts étaient des musulmans » et des civils, dit-il. « Voilà pourquoi j’ai décidé de tout abandonner ».

Selon le Pnud, 33.300 personnes ont été tuées en Afrique lors d’attaques extrémistes violentes entre 2011 et début 2016, les exactions de Boko Haram ayant fait à elles seules au moins 17.000 morts et plus de 2,8 millions de déplacés dans la région du lac Tchad.

©AFP