Ce que le rap doit à Prodigy de Mobb Deep

Prodigy au sommet dans le clip de "Shook Ones" - Capture d'écran YouTube

Membre du mythique duo Mobb Deep, Prodigy s’est éteint mardi 20 juin en raison de complications liées à la drépanocytose, une maladie génétique dont il souffrait depuis sa naissance. Hommage.

La mauvaise nouvelle est arrivée par un post Instagram de Nas, que certains ont d’abord pris pour une blague : “RIP King P. Prodigy 4 Ever”. Quelques minutes plus tard, un proche de Mobb Deep vient pourtant confirmer la terrible info sur le site de XXL : oui, Prodigy a bel et bien été retrouvé inconscient dans la matinée du 20 juin :

C’est avec une incroyable tristesse que nous confirmons la mort de notre ami Albert Johnson, plus connu par des millions de fans sous l’alias de Prodigy du légendaire duo new-yorkais Mobb Deep. Prodigy avait été hospitalisé il y a quelques jours à Las Vegas après une performance de Mobb Deep suite à une crise d’anémie drépanocytaire. Comme beaucoup le savent, Prodigy s’est battu contre la drépanocytose depuis sa naissance. Les causes exactes de son décès doivent encore être déterminées.”

Le ton grave de ces propos en dit pourtant peu sur l’impact d’une telle disparition. Car, à défaut de pouvoir s’évader d’un corps dont les faiblesses ont possiblement entrainé sa disparition prématurée, Prodigy a toujours ambitionné de rompre avec l’étouffante monotonie des jours dans le quartier de Queensbridge à New York et  de ne pas épargner l’auditeur avec ses rimes sinistres et ses histoires morbides.

Un gangsta-rap dépressif et obscur

Tout débute, dans les années 1990 aux côtés de son pote Havoc, qu’il a rencontré dans une école d’art et qui va peu à peu se concentrer sur la composition des beats après la sortie de Juvenile Hell en 1993. Prodigy  et Havoc installent Mobb Deep comme l’un des groupes phares du paysage rap. Surtout, ils imposent son quartier, plus grand complexe HLM d’Amérique, comme l’une des plaques tournantes du hip-hop – pas rien quand on sait que Capone, Cormega, Infamous Mobb, Marley Marl, Nas, ou encore Tragedy Khadafi sortent du même territoire.

Il ne faut pourtant pas négliger l’influence de Rakim sur leurs premières productions. La référence est transparente : en optant pour un rap lyrique à l’écriture sanglante, comparable à celui que l’on surnommait “The God MC”, Prodigy affirme que l’intérêt du rap se niche dans l’univers glauque de rues sans espoir, dans cette atmosphère poisseuse où évoluent les afro-américains, dans ces histoires de gangsters semblables à celles rappées de l’autre côté des États-Unis – ici, racontées d’un angle plus dépressif, plus sombre. Et sans doute en apprend-t-on bien plus sur la vie new-yorkaise dans les années 1990 en écoutant Shook Ones Pt.2 ou Quiet Storm plutôt qu’en regardant les actualités de l’époque

Quant à savoir comment une telle succession de mélancolie, de références ésotériques, de punchlines lugubres ou de propos réalistes a pu se dérouler d’elle-même au sein d’albums dans lesquels il est encore possible de se plonger en découvrant de nouvelles nuances, on ne le sait toujours pas. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que seule une nature profondément sensible pouvait se permettre d’être autant réceptive à l’horreur, de parvenir à la définir en se contentant de la retranscrire.

Influence majeure du rap français

On rate en effet beaucoup du talent de  Prodigy si on ne perçoit pas derrière ses airs de caïd au cœur dur, un sens de la dramaturgie, de la formule funèbre héritée d’une vie passée à l’ombre des tours. The Infamous, par exemple : sorti deux ans après Juvenile Hell, le deuxième album de Mobb Deep s’impose illico comme la bande-son de ceux qui dealent faute de mieux, de ceux qui ont adopté un style de vie où la tragédie semble être la seule issue possible. À l’époque, c’est un choc. Il y a clairement un avant et un après The Infamous. Aux États-Unis, bien sûr, mais aussi en France où les productions de Mobb Deep, et plus particulièrement la gouaille pessimiste et hardcore de Prodigy, impactent durablement l’imaginaire des rappeurs hexagonaux : de Time Bomb à La Cliqua, en passant par 113 (cf L’école du crime) et les premiers albums de Rohff.

Un an et demi plus tard, c’est le même schéma : Hell On Earth sort, se place direct n°1 des albums rap/r&b, et fait de Prodigy l’“Official Queensbridge murderer”. Ce n’est donc pas seulement un amour des mots que Prodigy a apporté au rap, mais bien une manière de rapper, lente et rugueuse, un sens de la punchline percutante (l’éternel “They shook ’cause ain’t no such things as halfway crooks”, reprise telle une profession de foi par divers MC’s) et un goût pour les productions minimalistes (la fameuse recette piano/violon que l’on retrouve sur ses six albums solos, mais aussi sur les huit forfaits de Mobb Deep). Il y a bien sûr eu quelques clashs au cours de ces deux décennies (avec 2Pac, Ja Rule et Jay-Z, notamment), mais c’est bien pour ce rap à l’odeur d’hémoglobine que l’on retiendra Prodigy, un MC dont la complexité des rimes obscures et le poids du temps n’ont fait que renforcer l’aura.

Source lesinrocks